Frey, jour 2/3 : le Campanile Esloveno
Le deuxième jour nous allons vers le Campanile Esloveno. Deux grosses heures de marche dans une pente très raide, entre bois et racines puis cailloux et neige. Paysage magnifique... Sommes-nous sur la Lune ? Non, à priori on la voit dans le ciel...
Le Campanile Esloveno est cette grande aiguille à droite isolée des autres.
L'aiguille M2 d'hier est cette petite à droite, avec un petit doigt en haut. Les aiguilles changent pas mal de forme selon l'endroit où on les regarde.
La première voie que nous allons faire est la "Fonrouge-Bertoncelj", du nom de ses ouvreurs : Fonrouge est le premier argentin à avoir gravi le Fitz Roy et Bertoncelj est un slovène qui a réalisé aussi de très nombreuses premières ascensions dans le monde entier. Cette voie a été ouverte en 1967, avec les techniques de l'époque :
L'itinéraire de la "Fonrouge-Bertoncelj", 6b, 120m, en quatre longueurs. La descente se passe en rappel le long de la face à droite.
La première longueur est assez facile en dièdre ou dans de grosses fissures qu'on remonte facilement. Mais quand on s'imagine le faire avec les chaussures de l'époque... c'était autre chose !
Valentin assure Lucas pour la L2, moi je serai dans toute la voie en escalade grand luxe : second de cordée et pas de sac sur les épaules, et exempté d'assurage. Un peu d'instruction-observation pour commencer !
La deuxième longueur est magnifique, sur une fissure verticale qu'on remonte en Dülfer sans vouloir que ça ne s'arrête jamais... On passe sur des blocs en équilibre mais dont le poids est tellement important qu'ils ne bougent pas d'un millimètre quand on s'agrippe dessus.
A la fin de cette L2, Fonrouge et Bertoncelj étaient passés tout droit en plantant des sortes de plombs dans des petits trous du rocher, des appareils mécaniques pour s'élever sans utiliser le rocher car celui-ci était trop difficile pour leur permettre de passer. Utiliser ces appareils, c'est "grimper en artificiel". Nous, avec nos chaussons modernes d'escalade, on passe "en libre" (c'est-à-dire sans utiliser d'appareils mécaniques pour grimper, seulement les prises naturelles offertes par le rocher) en traversant à droite. D'où le zigzag sur l'itinéraire de la voie. Je préfère mille fois passer en libre sur des prises que grimper en artif sur ces plombs tout petits qui ne demandent qu'à s'arracher...
Cette fois-ci Valentin en second avec le sac dans la L2 et Lucas à l'assurage.
La L3 est encore plus belle, jugez par vous-même... Elle termine sur une large plate-forme d'où nous attend une dernière longueur qui traverse pas mal vers le sommet. On se restaure un peu de barres de céréales et autres sucreries avant de l'entamer.
Vu qu'elle est un peu plus simple, je décide de la grimper pieds nus. Nous arrivons au sommet en même temps qu'une cordée de brésiliens, montés par une autre voie. Du coup l'un deux me prend en photo, assis à califourchon sur le sommet de l'aiguille !
Un petit panorma photo en tournant de droite vers la gauche de ce que l'on voit depuis le sommet : Bariloche en premier, puis de l'autre côté de l'arête les Andes avec le Cerro Tronador et le Chili au loin. Il faut imaginer un soleil qui réchauffe agréablement la peau, un calme parfait, un air pur et de temps à autre un condor qui vient nous survoler de prés...
Mais pendant que je m'amuse avec mon appareil photo, ça s'active à côté pour démêler les cordes et préparer les rappels pour redescendre... Pour les connaisseurs, on grimpait en double avec une corde à simple de 10,2mm et une à double de 8,6 mm... Sécurité maximale ainsi !
C'est parti pour la redescente !
On refait un rappel depuis une petite grotte avec le fond plein d'eau. De là j'arrive à prendre un beau condor en photo, pas facile de les avoir avec cet appareil qui n'est pas très réactif...
Une fois tous en bas nous mangeons des olives, des alfajores, des raisins secs : Valentin dit "ce qui est bien avec la montagne c'est que comme tu as faim tu peux manger n'importe quoi en même temps, et c'est toujours bon". Olive + Alfajor chocolat, c'est effectivement un mélange que je ne conseille pas dans un autre contexte.
Le deuxième projet du jour, c'est "Excuse señora give me la hora", avec une première longueur en 7a+ et la suite plus facile en 6b comme la voie précédente. Une voie plus moderne, 1997, ouverte entre autres par Lucas Kopcke, et qui suit le fil de l'arête droit de la face nord du Campanile Esloveno.
Je fais mon baptême du trad (grimpeur sur coinceurs et friends) dans la première longueur, qui commence tranquille. Mais la fissure à la fin devient très fine et je passe un très long moment à batailler pour placer deux micro-friends dans une fissure trop petite pour accueillir autre chose. Il ne me reste qu'un pas à faire pour clipper le relais, mais je n'ose le faire sans ces protections, celles plus basses sont vraiment loin... Après avoir tout donné et avoir presque vu toute ma vie défiler devant mes yeux, je réussis à placer deux micro bien solides et à faire le pas salvateur. Ouf ! Me voilà adoubé grimpeur de trad par Lucas et Valentin !
La L2 est la plus dure, la fameuse 7a+, qui se joue sur le départ avec un toit à passer. Elle se déroule entièrement sur spits : impossible de placer la moindre protection dans ce granite super compact. Et il y a peut-être des spits, mais pas beaucoup... Gros vols en perspective !
Déjà le premier point après le relais est bien haut et le dur commence de suite. Cette zone entre le relais et le premier point est la plus dangereuse, car comme il n'y a quasiment pas de corde sortie le facteur de chute est important, il vaut donc mieux ne pas tomber. C'est Valentin qui s'y colle, avec précaution. Le premier point est clippé. Le prochain est à la sortie du toit... Valetin monte, passe le toit, mais n'arrive pas à libérer une main pour clipper et chute... jusque sur moi, qui l'assure du relais, en me donnant un bon coup de pied sur l'oreille. Sans le casque, j'aurais été très mal, et Valentin frappe le rocher avec sa hanche, il aura un beau bleu le lendemain.
Après toutes ces émotions, il décide de redescendre (avec mon appareil photo) et de nous laisser continuer avec Lucas. Comme le froid devient bien plus intense avec un vent qui s'est levé, que l'heure a déjà bien tourné et que nous sommes aussi bien fatigués, nous décidons avec Lucas de terminer cette longueur clé qui est de loin la plus dure, et de redescendre ensuite, laissant les deux dernières faciles en 6b pour une autre fois...
Les photos suivantes montrent le crux avec le passage de ce fameux toit. Je suis avec un manteau bleu prêté par Lucas car le mien a la fermeture éclair cassée depuis un mois...
Lucas parvient à passer le toit et à rejoindre le relais de la L2, je suis ensuite en moulinette en enchaînant cette longueur sans tomber, profitant des méthodes de mes compagnons. Elle est vraiment magnifique ! Une fois rejoint Lucas nous descendons en rappel et repartons avec Valentin au campement, en skiant sur les pieds (pour Lucas et Valentin) ou en faisant de la luge sur les fesses (je préfère) dans des plaques de neige pour aller plus vite.
Le soir, une bonne surprise nous attend : Lucas Kopcke et sa copine nous rejoignent au campement, nous passons la soirée à discuter des sites de grimpe d'Argentine que Lucas Kopcke a tous visité.

