Week-end dans les Gigantes
Ce week-end de trois jours, le CAC partait grimper dans le massif des Gigantes, dans les Sierras de Cordoba, à 80 kilomètres de Cordoba. Trois jours de grimpe au programme, avec nuit au refuge du club. Départ le samedi matin à 8h30, les sacs archi-pleins de nourriture pour trois jours, avec Andrés, Tato et Valentin ("Balènetine" en espagnol) dans une Clio. Malgré un contrôle de police qui nous a forcé à changer de conducteur, Valentin ayant bizarrement oublié son permis (je ne suis pas sûr d'avoir bien compris, mais j'ai pas eu envie d'en savoir plus...), nous sommes arrivés à bon port à une vitesse acceptable pour une fois. Il faut dire que la route une fois sorti de Cordoba s'est vite transformée en piste de terre de plus en plus bosselée, crevassée, où il fallait souvent passer en première les innombrables obstacles. Les habitations autour sentent la pauvreté, c'est pas très joli... Il faut donc deux heures de route du centre-ville pour arriver au pied du Sendero norte, qui permet d'accéder aux Gigantes. On s'arrête sur le chemin dans le dernier supermarché avant les montagnes, où l'on retrouve d'autres grimpeurs, comme Diego, avec qui j'avais grimpé à la Ola et que je retrouve toutes les semaines sur les falaises ! Un rassemblement folklorique de gauchos avait aussi lieu dans la ville, mais je suis désolé l'appareil n'était pas accessible pendant notre traversée de la ville, donc pas de photos de cet armada de cavaliers habillés de peaux de vaches, un sacré spectacle !
Bolou, s'il y a un truc que m'ont appris Tato et Valentin, c'est de parler l'argentin comme un argentin, cuñado. Bolou, c'est incroyable comment ils ponctuent toutes leurs phrases, bolou, il y a au moins un "Bolou" par phrase, bolou, et de temps en temps un "cuñado", cuñado. "Bolou" (de "boludo"), c'est comme "con" dans le Sud-Ouest, bolou, et la traduction est aussi élégante, bolou.
Pour éviter de payer la taxe imposée méchamment par un vieux bonhomme (je vous en conterai plus dans le dernier article), nous faisons un grand crochet en coupant à travers la cambrousse pour rejoindre le secteur du jour, Placa Naranja (dalle orange), qui concentre les voies les plus dures des Gigantes (du 7b au 7c+). Il nous a fallu une heure trente de marche difficile pour rejoindre le pied des voies, parsemé de bouses de vaches. On se croirait à Cauterets !
Nous nous échauffons dans la seule voie en 6 du secteur, Apostol's, 6b, qui se fait sur coinceurs dans une fissure. J'en profite grâce à Andrés pour faire un petit rappel des manip de grande voie, en l'assurant du relais et en redescendant ensuite en rappel. En effet ici la roche étant très abrasive et les cordes coûtant très cher, on descend systématiquement les voies en rappel pour éviter le frottement contre le rocher, je suis donc devenu spécialiste.
Ensuite Valentin et Tato se lance dans leur objectif du séjour, "La sonrisa", 7b+, une voie sur réglettes, dont ils ne feront qu'un essai chacun. Moi je me lance dans la "Naranja mécanica", 7c, la plus belle du secteur d'après le topo. C'est une dalle très fine avec un crux sur petites réglettes coupantes où il faut monter les pieds en gardant l'équilibre pour dynamiser dans une bonne prise, un mouvement assez aléatoire qui explique pourquoi cette voie n'a jamais connu de répétition. Incroyable ! J'ai donc signé une des rares ascensions, mais je n'ai pas eu le temps de l'enchaîner car après mes deux essais, il fallait partir pour rejoindre le refuge. Le temps s'était couvert, nous plongeant dans les nuages et un froid glacial pas très agréable pour grimper, surtout pour Andrés qui n'a pas pu essayer une des deux voies, un peu trop difficiles pour lui.
Pour une fois j'ai eu droit à un bon photographe pour me prendre dans mes ascensions, merci Valentin !
La montée au refuge s'est révélée très, très éprouvante, une des randonnées les plus difficiles qu'il m'ait été donnée de faire. Seulement trois kilomètres depuis Placa Naranja, mais il nous a fallu deux heures pour le rejoindre ! Le chemin -non, en fait, il n'y a pas de chemin- monte dur, sur un sol très inégal, où il faut souvent faire des petits pas d'escalade, le tout avec des sacs très chargés sur le dos (le mien contenait 8 litres de liquide, plus la nourriture et le matos de grimpe...). Andrés l'avait fait l'année dernière avec Roque avec 27 kilos sur le dos, de quoi passer dix jours au refuge, en sept heures de marche, avec parfois des pauses de 10 minutes tous les dix pas, ça m'étonne pas. Difficile de se repérer dans ce brouillard, mais les nombreux grimpeurs croisés sur le chemin, qui viennent de Cordoba ou de plus loin (pas mal de Porteños, les habitants de Buenos Aires, dont les cordobeses se moquent comme nous des parisiens), nous aident à nous orienter.
Enfin, nous arrivons au refuge, à 2 200 mètres d'altitude !
Deux salles le composent, la salle à manger-cuisine et le dortoir.
Une fois installé, nous allons rejoindre d'autres grimpeurs sur le secteur "la Lajita", à cent mètres du refuge. C'est un petit secteur en dévers qui rappelle la Ola. J'y grimpe "Buen viaje", 6c+ de 10 mètres sur fissure assez physique. Je fais la rencontre d'une autre française qui s'installe à Cordoba après des années de voyage dans le monde entier. La nuit tombe alors, la température s'approche alors de zéro, toujours dans cette purée de pois qui empêche de voir à plus de dix mètres. Je grimpe alors "Ongo Ibili", 7b de 8 mètres à la frontale, magnifique, très court et intense, mais avec des mouvements incroyables, notamment un final avec un excellent coincement de genoux qui permet de lâcher les bras pour réchauffer les doigts, insensibilisés par le froid.
De gauche à droite sur la première Eli, Andrés et Jipi du CAC, puis la française et son copain argentin
La nuit et le froid nous oblige alors à rentrer au refuge pour le repas. J'aide Andrés à la cuisine de légumes pour un bon plat de pâtes, on n'a pas fait dans l'originalité. Mais d'autres auront été plus habiles, me permettant de goûter à une spécialité argentine, le "locro", une sorte de râgout avec des haricots blancs, c'est très bon.
Je ne commenterai pas l'état de la vaisselle et de la cuisine, disons que l'on est content qu'il n'y ait pas trop de lumière dans ce coin-là. L'eau vient d'une citerne qu'il faut aller remplir avec des bidons de l'eau du ruisseau qui coule à vingt mètres du refuge. Pas de toilettes, pas de douche ni d'eau chaude, c'est le refuge de montagne !
La nuit au-dehors permet d'admirer un superbe ciel étoilé où je ne reconnais aucune constellation, c'est bien vrai que ce ne sont pas les mêmes étoiles dans l'hémisphère sud ! Nous discutons dans la salle à manger, où j'apprends notamment que le surnon de Julian, "Jipi" ("Ripi" en phonétique française) vient du fait qu'il avait les cheveux longs auparavant, comme les hippies. Et comme les argentins pensent qu'en anglais le "h" se prononce "r", "hippie" devient "ripi", donc "Jipi". Andrés me montre dans la mini-bibliothèque d'anciens numéros de la revue d'escalade de Cordoba, dont un numéro était consacrée au mutant Roque Avaca qui a fait un 8a et un autre sur la superbe voie "Buen viaje", le 6c que je venais de grimper deux heures plus tôt, une lecture très amusante.
La nuit a été un peu difficile, vu le froid, qui m'a réveillé malgré le fait que je me sois couché tout habillé avec ma polaire dans le sac de couchage, et le fait que dormir sur une planche de bois dans un joyeux concert de ronflements, c'est pas ce qu'il y a de plus confortable. C'est l'ambiance refuge ! Mais les efforts déployés dans la journée permettent de trouver le sommeil sans trop de difficultés.
La suite très prochainement !